Dix artisans de fiction, une lettre chacun, et le geste qu’on voit vraiment

La fiction est pleine de gens dont le métier est de fabriquer. Un forgeron au bout du village, une couturière qui prend des mesures, un vieux menuisier penché sur son établi. Dans la plupart des cas, la caméra ne les montre qu’à deux moments : quand on leur passe commande, et quand ils tendent l’objet fini. Entre les deux, il y a une coupe, et ce qui saute est précisément la partie qui s’apprend. Il existe pourtant des films, des séries et des mangas où le geste reste à l’image assez longtemps pour être décrit, avec des outils qui portent un nom.

Vingt-deux volumes de manga alignés sur une étagère, tranches numérotées de 1 à 22
Vingt-deux volumes d’une même série de manga, alignés par numéro. Photo Macacaosapao, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Un village entier de forgerons, et une pierre à aiguiser

L’arc du Village des forgerons, troisième saison de l’anime Demon Slayer (ufotable, diffusée du 9 avril au 18 juin 2023), se déroule dans un village entier de fabricants de sabres. Le geste que la série filme le plus longuement n’est pourtant pas le martelage : c’est l’affûtage. Haganezuka, le forgeron attaché à Tanjiro, passe des jours penché sur une lame, et il continue quand un démon attaque le village, quand son masque vole en éclats et quand il est blessé. Pendant tout ce temps, on regarde un homme et une pierre à aiguiser.

Dans la réalité, ce sont deux métiers

Dans la fabrication réelle d’un sabre japonais, ce travail ne revient pas au forgeron. Le katanakaji corroie l’acier et procède à la trempe : il enduit la lame d’argile, épais sur le dos, mince sur le tranchant, la porte autour de huit cents degrés puis la plonge dans l’eau, et cette trempe sélective dessine le hamon. Le polissage relève d’un autre métier, le togishi, et se compte en semaines de pierres successives. La fiction confie les deux au même personnage.

Un tsuba, la garde qui sépare la lame de la poignée, refait au Victoria and Albert Museum avec les matériaux et les techniques de l’original. Troisième pièce du sabre, troisième métier.

Sur le papier, la case ne défile pas

L’arc du Village des forgerons a d’abord paru en manga, du chapitre 98 au chapitre 127, publié en France par Panini. Le papier n’impose pas le rythme de l’écran : la case ne défile pas, et la position des mains y reste lisible le temps qu’on veut. C’est tout l’écart entre la série et les volumes où l’on voit la forge, que répertorie Geek Planet.

Le tour de Ghost, exact jusqu’au centrage

La scène du tour, dans Ghost (Jerry Zucker, 1990), est l’un des moments les plus repris du cinéma des années 1990, et l’un des plus parodiés. Ce que l’on y voit est exact : les mains mouillées, la terre qui monte entre les paumes, la pièce reprise à quatre mains. C’est aussi le moment où le film cesse d’être crédible pour un potier. Tout se joue au centrage, l’étape la plus difficile et la plus décisive : tant que la motte ne tourne pas exactement sur son axe, elle danse, et les parois montent de travers. Une deuxième paire de mains, là, n’aide pas.

Ces deux œuvres ne montrent ni l’apprentissage, ni la préparation de la matière, ni les années qu’il faut pour tenir un outil sans y penser. Ce qu’elles filment, c’est le moment où l’objet peut encore être perdu : la terre qui monte sur le tour, la lame que l’on affûte trop longtemps. C’est un réflexe de récit, puisque c’est le seul instant où il y a un risque, mais cela tombe juste. Fabriquer se raconte mal, se filme mal, et se remarque surtout quand on a la pièce en main.